Raphaël Foulon est plasticien vidéo. Il est à l’initiative du collectif Eqko (audiovisual research collective) et est créateur du software Eqkoscope : logiciel permettant le live audiovisuel.
À la sortie du spectacle immersif Eigengrau, il répond à quelques questions !


1 – Salut Raphaël, tu es artiste VJ… pour ceux qui ne connaissent pas, est-ce que tu peux nous expliquer un peu ce que c’est ? Et en quoi consiste ta pratique artistique ?

Alors je ne définis pas ma pratique par le terme de Vjing, qui consiste à sélectionner, mixer, séquencer principalement des boucles vidéo qui ne sont pas forcément créées par l’artiste. Bien qu’il y ait un grand travail de recherche multimedia dans ma pratique, je dirais plus que je fais un travail de plasticien vidéo : quand je ne produis pas mes propres séquences, je tord, je pervertis les images que je glane pour détourner leur sens. La vidéo est ce qui me sert de base pour développer des idées de scénographie, de dramaturgie, de poésie…

2 – Le VJ ont en parle de plus en plus depuis 10 ans, mais toi tu peux nous expliquer un peu comment tu as découvert cela et qu’est ce qui t’as amené à en faire toi-même ? 

J’ai découvert la scénographie vidéo via les lives de Nine Inch Nails : ceux du Fragility tour, marqués par l’usage de métrages très organiques, mélancoliques, et ceux de la tournée Tension, réalisés en collaboration avec Motion Factory, beaucoup plus orientés art numériques. J’avais une formation en informatique musicale et ça m’a donné envie d’explorer le domaine des arts visuels génératifs, en créant mes propres logiciels vidéo.

Nine Inch Nails : Fragility Tour 2.0 – Live San Francisco (2000)

3 – En gros, on peut dire que tu es passé du son à l’image, qu’est ce qui s’est passé dans ta tête ? Comment on switch de l’un à l’autre ? Est-ce qu’il y a un déclencheur ?

Wow t’as deviné ma réponse précédente 😀

Tout d’abord il y a la technique : j’avais toutes les cartes en main pour coder un logiciel (cf. eqkoscope), ce qui m’a fait gagner beaucoup de temps. Mais au fond, je pense que j’avais envie de passer à un médium d’expression moins abstrait, qui fait appel à des représentations mentales fortes. Une image, c’est un bouquet de symboles, mais qui offre des possibilités d’interprétation plus contraintes que la musique. Le travail du son, lui, a toujours été là pour compléter la vidéo, tout en ayant une place moins omniprésente.

4 – Quel est ton rapport à la narration ? Est-ce que tu lis beaucoup par exemple ? Tu aimes que l’on te raconte des histoires ?

Je regarde beaucoup de films ! Je suis très sensible à la qualité de dramaturgie, quand un film réussit à te prendre par la main sans que tu te poses de questions sur la destination… Je suis particulièrement sensible aux histoires qui te proposent de changer ta perception, tes conceptions sur ta place dans l’univers, sur la nature même de la réalité. Une narration poétique !
Petit à petit je me suis mis à raconter des histoires, via la description d’univers, de scènes qui se déroulent dans des territoires inconnus. Une narration pour qui l’élément principal n’est pas l’action, mais le contexte (la scène est là pour présenter une réduction du monde dans lequel elle s’inscrit).

5 – Et penses-tu que le VJ raconte des histoires ?

C’est rare. C’est pour ça que j’aurais plus tendance à parler d’artiste vidéo que de VJ. Pour moi le VJ est surtout un illustrateur au service de la musique, qui n’a pas la place principale dans le spectacle audiovisuel. Si je pousse à  l’analyse sociale, je dirais même que souvent les travail de Vjing est là pour participer à une société de consommation ivre de divertissement, à qui on ne propose plus d’écouter simplement des sons le soutien d’une matrice de pixels.

6 – Si oui, sous quelle forme ? Est-ce que tu penses une succession d’images qu’elle soit figurative ou symbolique pour composer une histoire ? Ou est-ce que tu essaies de créer un rapport de corrélation entre ce qui se passe sur scène notamment musicalement, avec les images que tu vas projeter ?

… par contre nombreux sont les artistes vidéo qui mêlent dramaturgie et vidéo, qui font des performances qui s’approchent du live-cinema ou du théâtre d’images.
Sur le plan personnel ça ne m’intéresse plus de “juste passer des images”. Il faut que ça aie du sens, et j’ai du mal à faire du vrai Vjing. Après on peut s’amuser en fonction des contextes, comme passer des images de sites d’extraction de gaz de schistes dans des soirées corporate. Mais je m’égare.
Le niveau zéro de la corrélation entre musique et visuels est la synchronisation d’effets. Ça peut être très impressionnant mais aussi très vite ennuyeux par manque de fond. Personnellement j’aime travailler par tableaux : j’utilise des images qui viennent donner un sens à la dramaturgie musicale (un concert peut être construit comme un scénario), sans tomber dans le figuratif (sauf par touches).
J’utilise plus le médium du clip vidéo, pour raconter une histoire via des visuels. mais j’y adjoint une note d’intention ou un poème pour orienter la lecture dans mon sens. Pour le clip, je n’utilise pas les mêmes technologies que pour le live, mais les deux média se complètent dans ce que j’ai à exprimer.

7 – Parle nous un peu de Eigengrau : ton nouveau projet de spectacle créé avec Céline Signoret (chorégraphe et
performeuse) et Benjamin Vedrenne (scénographe et électro-costumier) qui mêle danse, projections, textes scandés ? Quel histoire cela raconte ?

Tout part d’un conte d’anticipation : en 2586, quatre siècles après l’effondrement de la civilisation de la haute technologie, un culte (le culte de l’Algorithme) rassemble des fidèles qui cherchent à combler leur vide spirituel. Pour cela ils cherchent à atteindre la “Dématérialisation”, un processus sacré lors duquel les âmes humaines sont uploadées dans une entité nommée “le Cloud”. 
Le spectacle propose la reconstitution d’une cérémonie du culte, mettant en scène des personnages tels que le Techno-Pape, un prêtre et un fidèle en voie d’initiation. C’est une manière de reposer notre rapport au progrès, notre lien à l’environnement, et le rapport quasi religieux que nous entretenons avec les symboles de cette fin d’antropocène. 
Ici la narration sert à dérouler la cérémonie et propose un voyage halluciné dans les mondes intérieurs traversés par le cultiste initié.
Au-delà de la performance, des textes, contes, psaumes et courts-métrages viennent enrichir un univers étendu qui racontent ce qui se passe au-delà de la cérémonie : organisation du culte, rapport avec le reste de la société humaine, eschatologies fantasmées sur ce qui a entraîné la chute de notre civilisation…

Teaser spectacle Eigengrau (2019)

8 – Tu vis à Paris, mais tu te ballades partout tout le temps, tu fonctionnes comment dans la vie de tous les jours ?

Je prends l’incarnation humaine qui m’a été offerte comme un moyen de jouer. Le jeu que j’ai choisi est la création et la performance de spectacles. C’est un jeu fantastique qui permet aussi bien d’explorer lieux, cercles sociaux et mondes intérieurs. Ma vie est organisée de manière à pouvoir créer et jouer un maximum, tout en ne perdant pas de vue un équilibre entre stimulation, concentration et paix intérieure. Je n’ai pas de logement fixe, en ce moment je me déplace au gré des projets, des rencontres, des résidences… Il faut sortir de sa zone de confort pour avoir la chance de découvrir ce que le monde à a nous offrir. La pratique artistique m’a permis de me construire un réseau de solidarité qui n’a pas de prix.

9 – … c’est quoi la suite ?

L’objectif de ces derniers mois était de me sécuriser au niveau financier. Maintenant que c’est fait je veux faire un maximum pour les spectacles sur lesquels je travaille tournent, que les gens avec qui je crée accèdent aussi à une sécurité de revenu. À terme, monter une coopérative artistique et un lieu de vie en communauté.
Je me pose la question du futur en termes très pragmatiques, étant donné que pour ce qui est de l’artistique je suis pleinement satisfait de ce qui se passe dans le présent. Pour moi c’est l’interface avec une société violente et disfonctionelle qui est à travailler en priorité.

10 – Pour finir, une musique, un bouquin, une expérience… que tu aurais envie de nous faire partager ?

Écouter un album d’Alessandro Cortini, allongé sur le dos, les paupières fermées, avec un stroboscope orienté vers le plafond.